Et si on jouait aux "Robinson"
Premier geste du matin après une nuit moite : nous plongeons depuis la terrasse du Losmen dans une mer translucide. Le petit déjeuner goulûment avalé (des gâteaux maison), nous chaussons nos godillots de marche pour rejoindre notre campement de l’autre côté de l’île. La traversée révèle une jungle dense dans laquelle nous espérons bien pouvoir surprendre quelques tarsiers. Après une quarantaine de minutes, nous arrivons sur une grève où une pirogue nous attend pour nous conduire vers la plage déserte et inaccessible à pied où nous avons décidé de passer la nuit suivante.
Nous posons le pied sur un sable blanc immaculé. Trois cabanes de bois indiquent le campement. La plage est bordée de falaises et de jungle impénétrable et une eau limpide vient lécher le bout de nos orteils. Le poisson grillé sera l’essentiel de notre alimentation et la mer notre seul possibilité de faire un brin de toilette. Conditions de vie très frustres, mais c’est le prix de la solitude. Les coraux très nombreux rendent la nage dangereuse à marée basse, mais dés que la mer remonte un peu, nous pouvons profiter d’un espace de jeux aquatiques à dix mètres de la plage.
Nous partons le lendemain pour l’atoll voisin. Une île de deux mètres sur quatre, totalement formée de coraux morts, offre un plongeoir naturel très commode pour découvrir les coraux merveilleux qui tapissent les fonds marins. Symphonie végétale en eau salée. Les formes et les couleurs sont ici variées comme jamais. Nous passons le reste de la journée à rechercher un coin d’ombre. Le soleil mort cruellement nos peaux déjà agressées par le sel. Il faut vraiment rester totalement immobile dans cette mer à 36 degrés pour avoir une impression de fraîcheur. La journée passe lentement. Quelques oiseaux tropicaux virevoltent au dessus de nos têtes et à la nuit tombée nous guettons au pied des cocotiers les trous creusés dans le sable, espérant y voir le bout d’une pince d’un coconut’s crab… Sans électricité il nous faut vivre avec le soleil, et comme ce dernier disparait chaque jour à 18h, nous ne faisons pas long feu.
Il nous faut repartir pour le village de Malenge afin d’y reprendre le ferry dés le lendemain matin. Direction Katupat pour une immersion dans le monde civilisé : l’île de Bollilanga et ses 6 bungalows ! Mais avec électricité à partir de 19h, eau douce à volonté et bière Bintang ! Nous retrouvons donc les matelas de planche du Losmen de Malenge. Le fils de la gérante nous y attend déjà avec l’addition, déçu de voir lui échapper au bout de deux jours les seuls touristes qu’il avait reçu du mois d’août. C’est sans doute pour cela qu’il tente de gonfler la note de quelques services fictifs. Nous nous étonnons d’avoir à payer pour un trek à travers la jungle que nous n’avons jamais fait. L’agressivité du personnage nous fait céder. Nous lui donnons ces 90 000 roupies extorqués et ne pensons plus qu’à quitter les lieux au plus vite. Fin de parcours désagréable dont nous nous serions bien passés pour conserver de Malenge le souvenir de quiétude qui nous avait habité depuis notre arrivée.
Loin de la fin de nos surprises, la nuit achève notre désir de fuir. Tout le village s’est donné rendez-vous sur l’arrière-pont du ferry boat qui mouille à Malenge pour la nuit. C’est là que se trouve la seule salle de cinéma de l’île. Le volume du vieux poste télé est poussé au maximum et nous empêche de dormir. Une faune s’agglutine autour du navire et les vas et viens permanents n’arrangent rien. Alors que nous cherchons à nous endormir, porte et fenêtre ouvertes afin de ne pas étouffer, la silhouette d’un homme se fige dans l’embrasure. Nous lui demandons ce qui se passe, pensant que le bateau s’apprête à partir et qu’il est venu nous prévenir. Il part sans répondre et nous tentons de nous rendormir après avoir vérifier que nous ne nous étions pas trompés. Quelques instants plus tard, nous sommes à nouveau tirés de notre sommeil par une présence silencieuse dans la chambre. L’homme reste muet à nos questions. Nous décidons donc d’allumer la lumière. C’est alors que découvrons face à nous, fixés sur Mélanie, deux yeux fous sur un visage immobile. Un homme se tient là à nous regarder dormir avec un regard de convoitise. Effrayés, nous n’osons pas bougé et reposons encore une fois les mêmes questions. Les cris de la gérante du Losmen attirent un groupe d’homme du village qui tentent délicatement de faire sortir le visiteur nocturne. L’un d’eux nous ordonne de rester cloîtrés, portes et fenêtres fermées. Ils n’osent pas toucher l’homme mais s’arrangent pour le tenir à distance de notre chambre. Impossible dés lors de trouver le sommeil. Après avoir la certitude que notre visiteur a quitté les lieux, je ressors prendre le frais pour calmer mes nerfs pendant que Mélanie plonge son esprit dans un bouquin. La fatigue revient finalement vite et nous nous rendormons, en entrebâillant juste la fenêtre afin de supporter un peu mieux la chaleur écrasante. Au beau milieu de la nuit, je me réveille brusquement. Je me retourne vers Mélanie et découvre horrifié, juste au dessus d'elle, dans l’encadrement de la fenêtre, l’ombre d’un homme que je reconnais cette fois. Je ne sais depuis combien de temps il nous regarde. Mes hurlements réveillent Mélanie et alertent les gens du Losmen. Nous nous barricadons à l’intérieur et constatons avec horreur que, pour le faire partir, les hommes accourus n’osent pas le toucher, craignant sans doute une réaction violente. Nous comptons les secondes jusqu’au petit matin, prêts à sauter dans le bateau qui nous emmènera loin d’ici.